Что таится в Ящике Пандоры

Чем мне нравится Вербер — у него богатая фантазия. Он отправляет своих персонажей в разные уголки света, ставит перед ними трудно достижимые задачи, периодически заводит в тупик и заставляет бороться с сильными противниками. Под пером такого автора герои эволюционируют, размышляют о вечном, пересматривают свои цели и взгляды на жизнь.

Книга «Ящик Пандоры» попалась мне на книжной выставке в Париже, автор там как раз присутствовал и оставил размашистый автограф на память.

Вот одна из глав, рассказывающая о любопытной встрече главного героя с неординарным персонажем. Bernard Werber, «La Boîte de Pandore»:

Ses bras consistent en d’épaisses plaques noires lisses, luisantes, terminées par des pointes. 

Bon sang, le plus féroce de mes anciens moi-même est un animal. Un scorpion noir ? C’est de circonstance… Un scorpion pour sortir de la prison Scorpio.

Mais, à mieux examiner les plaques, il distingue au bout de son membre un gant sur lequel, précisément, est gravé un symbole de scorpion. Il sent ses doigts sous le cuir. 

Je suis humain.

Dans sa main, un long manche terminé par un butoir rond métallique duquel jaillit une longue lame biseautée à son extrémité. Autour de lui, des nuages de poussière jaune.

Après l’image, il accède au son. Des cris de rage ou d’agonie, des chocs métalliques de sabres, des sifflements de flèches.

Zut, encore la guerre.

Des milliers de silhouettes gesticulent au milieu de voutes opaques provoquées par le piétinement nerveux du sol.

Ses pieds portent des chaussures qui laissent libres les deux gros orteils. Sur son crâne, il sent le poids d’un casque avec une visière qui lui couvre la moitié de la tête et une lanière qui lui serre le menton. Un masque dissimule son visage.

Face à lui, un homme en tenue de samouraï brandit un sabre dans sa direction. Il porte un casque avec des cornes, une cuirasse, des jambières.

Les deux hommes se battent en duel dans une zone à l’écart des échauffourées.

L’homme dans lequel il se trouve, il le sent, est doté d’une grande force de caractère, d’une concentration absolue, d’une détermination totale. Il n’a pas choisi le symbole du scorpion par hasard. Il ne semble avoir aucune émotion, comme si dans ses veines coulait du sang froid d’arachnide.

Autour du cou de son adversaire, un objet macabre : un collier sur lequel sont enfilés une dizaine de nez, derniers vestiges des hommes qu’il a occis dans ses combats. En baissant la tête, René remarque qu’il a lui-même un collier similaire. Mais lui porte neuf nez, là où son adversaire n’en a que six.

René se dit que ce n’est pas le moment de le distraire en lui parlant. Il doit attendre la fin de ce duel. 

Le combat commence. Les deux hommes dardent leur sabre en avant et tournent lentement pour se jauger.

René profite de ce répit pour mieux connaître son hôte. Il accède ainsi, sans difficulté, à la zone de souvenirs de son ancienne réincarnation. Il voit qui il est et quel a été son passé.

Il se nomme Shiro Yamamoto. Il était paysan, avant d’être recruté de force, puis engagé dans une armée en tant qu’ashigaru, fantassin armé d’une lance. Il avait participé à une bataille. Sachant que c’était une occasion unique de grimper dans la hiérarchie, il avait cherché à frapper de préférence un guerrier accompli.

Dans le tumulte des combats, le jeune Yamamoto avait surpris un duel entre deux vieux samouraïs. Au moment où l’un d’entre eux venait de porter le coup fatal à son adversaire, Yamamoto était sorti des broussailles et lui avait enfoncé sa lance dans le dos jusqu’à la faire ressortir par-devant. Ce n’était pas une manière de tuer très honorable, mais elle s’était révélée efficace. Puis il avait profité de la confusion de la bataille pour traîner le corps dans un fourré, il avait utilisé le katana de sa victime pour découper sa tête et l’accrocher par les cheveux à sa ceinture comme un trophée. 

La règle était simple : si tu es ashigaru et si tu parviens à abattre un samouraï, tu peux devenir à ton tour samouraï, la seule condition étant d’être en mesure d’exhiber la preuve de ton action d’éclat.

Cependant, il avait eu quelques difficultés à mettre son plan en action : à peine avait-il réussi cet exploit que les autres ashigarus l’avaient poursuivi pour lui voler son trophée. Il avait dû se battre avec le katana de sa victime pour éloigner ses propres compagnons d’armes.

Et puis était arrivée la consécration. Après la bataille, chacun, à tour de rôle, devait montrer son trophée au seigneur de la guerre, le Daimyo. Un officier ennemi capturé fournissait le nom et le rang du défunt.

Yamamoto avait exhibé sa tête et, par chance, elle appartenait à un combattant de grande valeur. Le Daimyo l’avait donc récompensé en lui accordant le titre tant convoité de samouraï, une tenue complète de guerrier ainsi que le droit de conserver le katana du vaincu.

Samouraï signifiait « Celui qui sert son maître » et c’est ce qu’il avait fait. Il avait appris le bushido, qui était le code de conduite du guerrier. Il avait renoncé à prendre une maison avec des terres agricoles, à prendre des serviteurs, à prendre une épouse et avait préféré être simplement le tueur préféré du Daimyo. 

Car cette première victoire lui avait donné le goût d’occire son prochain.

Il avait appris le iaido, cet art martial qui requiert de s’agenouiller devant un challenger et de dégainer son sabre le plus vite possible, avec le geste le plus parfait, pour fendre le crâne de la personne en face, avant de rengainer l’arme dans le fourreau.

Cet art était peu pratiqué car très dangereux, mais il s’était révélé particulièrement doué en la matière.

Une pensée l’aidait à gagner : « Il suffit de prendre conscience qu’il y a un temps infini entre le moment où l’adversaire a pris la décision de frapper et le moment où le coup arrive. »

C’était cela la force de Yamamoto : il pouvait, par son esprit, s’immerger dans un monde au ralenti et continuer à penser et agir en accéléré. Le seul fait qu’il en soit persuadé lui procurait une célérité inouïe.

Son daimyo l’adorait. Il lui avait trouvé le surnom de Scorpion noir, car il piquait vite et de manière définitive.

Yamamoto vivait donc avec son seigneur dans son palais et se contentait d’obéir. Il appréciait particulièrement de ne pas avoir à prendre la moindre décision. Le bonheur dans l’obéissance. Quand le daimyo lui disait de tuer, il tuait sans se poser la moindre question, sans la douleur d’avoir à décider, et donc sans risquer de se tromper.

Yamamoto assassinait vite et bien, avec des gestes fluides et gracieux. Il était un esthète de la mise à mort. Son plaisir était de s’équiper des armes les plus adaptées à chaque situation de combat. Les boutiques de la ville proposaient des lames qu’on pouvait tester sur des condamnés à mort enchainés à l’arrière des commerces.

Entre deux missions, Yamamoto passait ses journées à s’entraîner au sabre, mais aussi au kyudo, tir à l’arc, et au combat avec ses quarante autres armes, couteaux, pointes et même poudre chimique à lancer au visage de l’adversaire pour lui irriter les yeux. Il pratiquait aussi le kobudo, un art martial paysan qui reposait sur la transformation d’objets de la vie quotidienne en arme. 

Il n’avait connu que peu de femmes (essentiellement des viols ordonnés par son daimyo pour humilier ses adversaires ou ses vassaux désobéissants), mais, pour lui, les plaisirs de la chair, manger, faire l’amour, rire ou se reposer, étaient des plaisirs vils. Son attirance allait tout entière à la guerre et la mise à mort d’adversaires de plus en plus performants. 

Il n’avait pas peur de perdre, d’être capturé, d’être torturé ou de mourir. Il se vantait de ne ressentir ni la souffrance, ni le froid, ni la fatigue. Il se baignait dans l’eau glacée des torrents, et pouvait rester plusieurs jours sans manger ni dormir.

Pourtant, il y avait quelque chose qu’il redoutait : les fantômes de ses victimes. Pour les tenir éloignés, il tuait toujours son adversaire de manière respectueuse. Il ne manquait jamais de le remercier après l’avoir tué du plaisir du combat qu’il lui avait offert et il effectuait une rapide prière pour que son âme monte vers la lumière au lieu de stagner.

Ainsi, en dehors du premier vieux samouraï qu’il avait transpercé de sa lance par-derrière, il n’avait jamais commis d’autre acte dont il puisse avoir honte. Par sécurité, de temps en temps, il sacrifiait une biche ou un prisonnier pour apaiser les fantômes de ses ennemis vaincus. 

Le monde des samouraïs était très codifié, mais il y avait eu des évolutions notables : on était par exemple passé de la collection de têtes accrochées à la ceinture à celle de nez en collier. Cela sentait aussi mauvais mais c’était moins encombrant.

Et puis, il y avait eu des abus. Certains samouraïs malhonnêtes coupaient des nez d’adolescents ou de femmes et les faisaient passer pour des nez de combattants ! Alors les daimyo avaient exigé de prendre, avec le nez, la peau et la lèvre supérieure, pour montrer qu’il y avait un peu de poils d’homme adulte.

Combien de têtes, combien de nez Yamamoto avait-il déjà rapportés en trophée ? assurément plusieurs centaines. 

Et maintenant, il devait tuer cet homme à la superbe armure rouge aux motifs compliqués et au casque à cornes. Le scorpion noir contre le taureau rouge.

René Toledano reprend la vision directe à l’instant décisif où l’autre charge. Tout va très vite. Les sabres sifflent. Esquive. Feinte. Choc des lames. Nouvelle esquive. Mouvement latéral. Choc frontal de lames. Choc latéral de lames. Fausse garde. Les lames virevoltent, et les pieds semblent danser. A chaque choc, les bouches lâchent un cri guttural censé effrayer l’adversaire, tels deux mâles en rut se battant pour une femelle.

Au bout d’une vingtaine de minutes de chocs de lames et d’esquives diverses, les deux hommes sont épuisés. Ils savent que l’instant décisif est arrivé. Il est temps de tenter le coup final mortel. C’est là où sa connaissance du iaido va être décisive.

Les deux guerriers s’observent derrière leur masque fixé de façon à dissimuler leur regard. Le masque du samouraï rouge affiche une sorte de rictus de colère. 

René s’aperçoit qu’il ne ressent strictement aucune animosité envers cet adversaire, ni haine, ni peur, juste l’envie d’être plus rapide et de surprendre. Il lève son sabre, l’autre aussi. Il esquisse un mouvement direct vertical, avant, au dernier moment, de plier le genou, de poursuivre la trajectoire de son katana à l’oblique et de frapper à la limite de la cuissarde et de la genouillère, dans l’infime interstice séparant les plaques de protection. 

L’autre émet un cri infime, puis tombe à genoux. Déjà Yamamoto l’a dépassé pour se placer derrière lui et là, dans un mouvement latéral d’une fluidité parfaite, il décapite son adversaire.

Il songe : « Taureau rouge, je t’offre le baiser du scorpion noir. »

Il ramasse la tête et, d’un geste précis, enlève le masque, puis le casque à cornes pour dévoiler la tête de celui qu’il a combattu. C’est un vieil homme qui lui ressemble.

Enfin, utilisant son sabre court, il découpe le nez et la lèvre supérieure du vaincu, et l’enfile dans son collier en se disant : « Merci pour ce combat, que ton âme monte vers la lumière, honorable adversaire. »

René se dit que le samouraï a l’esprit enfin disponible et qu’il peut tenter une approche.

-Bonjour Yamamoto. 

Le Japonais sursaute.

-Qui me parle à l’intérieur de ma tête ? Est-ce un démon ? Est-ce un fantôme ?

Déjà le samouraï se prosterne. Le professeur d’histoire se souvient que les Japonais sont adeptes du shinto et du bouddhisme, deux spiritualités qui intègrent la réincarnation.

-Non, rassure-toi. Je ne suis que ta future réincarnation. Je vis dans le futur. Un jour tu te réincarneras pour devenir moi. 

Le scorpion noir tourne la tête dans tous les sens. 

-Que faites-vous dans mon crâne, ô « réincarnation future » ? 

-Je me nomme René Toledano, sais-tu en quelle année tu vis dans le calendrier chrétien ?

-Oui, je crois… 1642. Mais je n’ai pas envie de parler avec vous. Même si vous vivez au-delà de l’an 1700. Ce dont je doute.

-Même si je vis au-delà de l’an 2000 ?

-Je suis en pleine bataille et mon seul devoir est de rapporter la victoire à mon daimyo.

Il ressent alors une vive douleur à la poitrine ; une pointe de lance ressort par son sternum. Il se retourne sans lâcher son sabre et voit un jeune paysan qui a l’air ravi de lui avoir enfoncé sa lance dans le corps, par-derrière.

-Ainsi la boucle est bouclée, articule douloureusement Yamamoto en laissant un peu de sang déborder de ses propres lèvres.

Il sourit et se dit :

Tout va bien, tout est accompli. 

Son esprit sort par le sommet de son crâne et monte pour se placer au-dessus de son propre cadavre. 

-C’est à cause de vous que je suis mort. Vous m’avez distrait. 

-Désolé.

Yamamoto regarde le paysan qui tente de couper sa tête. 

-Quel maladroit ! Il ne sait pas s’y prendre, il va mettre un temps fou pour scier les cervicales alors que s’il avait tiré sa lame en arrière et coupé sous la pomme d’Adam, il aurait trouvé l’interstice entre les vertèbres et ça aurait été plus facile. J’aurais préféré me faire tuer en face par quelqu’un de plus expérimenté. Mais je m’estime déjà honoré d’être mort au combat, plutôt que de vieillesse ou de maladie.

-C’était une belle vie.

L’esprit du samouraï réfléchit vite, semble parcouru de différentes émotions, puis finalement assène : 

-Non. Je n’ai fait qu’obéir sans faire de choix personnel. L’obéissance absolue à un maître est une facilité. Il faut faire des choix, quitte à se tromper. Est-ce que vous avez pris des décisions personnelles, René ?

-Pas mal, en effet. Surtout récemment. 

-Dans ce cas, je peux mourir tranquille. 

-Vous pouvez même décider dès maintenant si vous voulez être un homme ou une femme. Entre nous, je vous conseille une femme en Inde. Cela devrait vous amuser. 

-De quoi vous me parlez ?

Zut ! Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai tenté d’influencer son choix pour qu’il soit… ce qu’il doit déjà devenir. 

-Je suis désolé, mais j’ai un service « personnel », immédiat, à vous demander. Évidemment, vous pouvez me dire non, je comprendrais. 

-De quoi s’agit-il, vénérable homme du futur ? 

-J’aimerais que vous entriez dans mon corps et que vous me fassiez évader d’une prison, ainsi que quelques amis qui y sont enfermés. Il y a des gardes, il y a des armes, il y a beaucoup d’adversaires…

-Vous me lancez un défi ?

-Ce sera vraiment très difficile et je crois qu’il n’y a que vous parmi toutes mes réincarnations qui puissiez réussir une telle performance. Vous êtes le meilleur…

Tueur ?

— … guerrier. 

René marque un temps de silence et reprend :

-Est-ce que vous acceptez d’entrer en moi pour agir avec vos réflexes et mes mains ?

-Combien d’adversaires ? 

-Peut-être plusieurs dizaines. Et ils ont des armes pour tirer à distance. 

-J’aime quand c’est difficile. Je peux ainsi montrer ma bravoure.

-Alors vous acceptez ?

-J’accepte.

-Parfait. Allons-y. Si jamais vous tuez des gens, vous n’aurez pas besoin de leur couper le nez, je n’oserai jamais porter un collier comme le vôtre.

-Vous n’aimez pas ce genre d’ornement ?

-Disons que, dans le futur, couper les nez pour en faire un collier, ce n’est pas très apprécié. En plus, entre nous, cela sent quand même très mauvais… Tous ces nez en voie de putréfaction. Oh, et puis je vais même être plus direct, je préférerais que vous ne tuiez personne dans la mesure du possible. 

-Ne pas tuer ? Quelle drôle d’idée ! Et pourquoi donc ?

-Je ne voudrais pas alourdir mon karma actuel.

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